
Écologie . L’odyssée du baleineau Désiré, fin juillet, a révélé la présence de nombreuses baleines en Méditerranée. Mais, faute de moyens, ces géants des mers restent largement méconnus.
Correspondant régional.
La grande star de l’été sur la Riviera, ce n’est pas George Clooney sur son yacht à Saint-Tropez mais bel et bien Désiré, s’échouant sur une plage de Saint-Aygulf, à Fréjus, le 23 juillet dernier. Ce beau bébé rorqual de sept mètres de long, pesant sept à huit tonnes, avait été repéré quelques jours auparavant alors qu’il dérivait, mourant, au large de Monaco. Son histoire a fait couler beaucoup plus d’encre que ne peut en jeter le calmar géant, proie favorite du cachalot, autre cétacé croisant en Méditerranée.
Pour bien des estivants, ce fut une révélation. C’est d’ailleurs faute de connaissances sur cet animal que la plupart des centaines de baigneurs se trouvant alors nez à museau avec le baleineau n’ont pu sauver l’animal. Comme l’a raconté à Var-Matin Mike Rydell, l’ancien « patron » du zoo marin Marineland d’Antibes, qui voulait capturer et soigner l’animal : « Une femme a hurlé : "Il faut le repousser !" et des dizaines de personnes se sont approchées pour le renvoyer au large ! Il y a eu ensuite un mouvement d’hystérie collective, on aurait dit des hooligans dans un match de foot ! Certains autres ont cru bien faire, mais ils ont obtenu tout le contraire… »
À la décharge de ces inconscients qui ont sans doute, en voulant aider les sauveteurs, signé l’arrêt de mort de Désiré, il faut dire que la rencontre avec une baleine provoque un choc émotionnel dont on se souvient toute sa vie. En Méditerranée, ces rencontres ont d’autant plus de valeur qu’elles sont rares. Malgré sa taille considérable, le rorqual commun, qui est, avec le petit rorqual, la baleine la plus fréquente en Méditerranée occidentale, passe souvent inaperçu, sa nageoire caudale pouvant de loin se confondre avec celle d’un grand dauphin. Seul, sur une mer étale, son souffle à l’odeur écoeurante de crevettes avariées peut trahir sa présence. Après avoir sondé parfois jusqu’à 800 mètres de profondeur, la bête aussi impressionnante qu’une locomotive à vapeur remontant comme un bouchon vers la surface laissera alors entrapercevoir au ras de l’eau son immense bouche et son petit oeil de curieux.
C’est cette curiosité, plus que la faim, qui aurait incité, ces derniers temps, plusieurs rorquals à se rapprocher de la côte liguro-provençale, certains poussant même leur exploration jusqu’à entrer dans le port, comme ce fut le cas récemment à Savone (Italie). Ce comportement inhabituel épaissit un peu plus le mystère qui entoure encore cet animal discret, qui n’occupe le devant de la scène médiatique que lorsqu’il s’échoue sur une plage, victime d’une pollution, ou lorsqu’il est éperonné, entre Corse et continent, par un gros navire. Pour tenter d’arrêter ce genre de massacre, et encore plus celui des dauphins, victimes, de surcroît, des filets dérivants à faible maille, un sanctuaire marin a été créé, en 1999, par l’Italie, la Principauté de Monaco et la France. Son périmètre : de la Côte d’Azur jusqu’au sud de la Sardaigne, en passant par le cap Corse, la côte italienne jusqu’à Gênes puis Monaco. Une estimation récente chiffre à un millier le nombre de baleines se trouvant dans cette zone marine, qui abriterait également une centaine de cachalots et vingt-cinq mille dauphins.
En fait, le sanctuaire n’a existé que sur le papier jusqu’en 2002, date de ratification par les trois États de la convention visant à protéger mais aussi à mieux connaître scientifiquement les moeurs des cétacés. Les premiers axes de recherche portent notamment sur les collisions avec les navires à grande vitesse ou sur les déplacements des baleines en Méditerranée. Mais qu’ils soient italiens ou français, les spécialistes de la question se plaignent du manque de moyens et du peu de considération que les pouvoirs publics portent à leurs travaux. La France n’a consacré, ces trois dernières années, que 140 000 euros à Pelagos, le projet d’études sur le sanctuaire marin. C’est ainsi, autant par passion que par nécessité, que Philippe Maurt est devenu cinéaste des baleines et organisateur de sorties en mer. « Je finance ma thèse sur fonds propres », explique amèrement cet universitaire de Paris-V, pionnier dans l’étude du comportement du rorqual.
Les enjeux sont pourtant décisifs. Économiques d’abord, comme le souligne Pascal Mayol, directeur de l’association Souffleurs d’écume, qui met au point un label pour le whale watching, l’observation touristique des baleines, une activité qui prend actuellement son envol sur la côte méditerranéenne. Mais surtout écologiques : en travaillant à faire baisser la mortalité, par pollution ou accident maritime, des grands cétacés qui sont de précieux indicateurs de l’état de la mer, l’homme ménage son propre avenir.
Philippe Jérôme